La journée opératoire du Dr G   13/02/2002

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Récit picarestque et véridique     

Le Dr G était (presque) de bonne humeur en arrivant le matin au service. La journée opératoire s’avérait mince (3 petites interventions). Il attendait. La première intervention était programmée à 8h 15. Jusqu’à là tout se passait bien, il était appelé à 8 h35. En entrant dans le bloc, la routine. La chambre de l’infirmière anesthésiste de garde était pleine : des IADE y fumaient leurs premières cigarettes, un peu plus loin la cuisine était pleine d’IBODE qui fumaient leurs premières cigarettes et pour certaines beurraient leur tartine.

Après un rapide passage au vestiaire, puis une traversée de la salle de repos encombrée de quelques anesthésistes et infirmières qui prenaient leur café en fumant quelques cigarettes, il arriva en salle. La patiente n’était pas endormie.  La semaine précédente les piles de son bip étant vides, il avait fait attendre l’anesthésiste 1/4 d’heure. On lui a expliqué que ce matin et dorénavant on ne lui endormirait ses patientes qu’une fois présent dans le bloc. Il alla prendre un café avec les autres en attendant l’anesthésiste (il ne fume pas).

À 8 h45, on lui annonça que la patiente allait dormir et qu’on allait lui exposer la nouvelle technique de lavage des mains. Une infirmière du service d’hygiène apparut. Elle lui expliqua qu’il avait été décidé qu’on utiliserait dorénavant de nouveaux produits et un nouveau protocole. D’ailleurs de Dr. CM, célèbre chirurgien de l’établissement avait participé aux essais, il trouvait cela très bien. Il n’y avait plus de question à poser, le Dr CM avait épuisé le sujet. Après s’être fait expliquer la doctrine officielle du nouveau lavage et l’avoir appliqué devant l’œil scrutateur du cerbère hygiéniste, il eut l’autorisation de rentrer en salle vers 9h15.

Là surprise : on lui laissait essayer une nouvelle table d’opération. En fait on essayait une nouvelle table avec le Dr. G comme chirurgien, de toute façon personne n’écoutait ce qu’il avait à dire au sujet de la nouvelle table. Le technico-commercial, plus commercial que technique, s’entretenait abondamment sur les avantages de son produit avec les infirmières, d’ailleurs il avait commandé des croissants pour 10 heures et il était déjà 9h30.

Dans l’intervalle apparaissait l’infirmière générale de l’école d’instrumentiste avec 2 élèves suivie de l’infirmière générale du bloc en grande conversation. Tout le monde se congratule. Le Dr. G est présenté, on passe à autre chose. Deux élèves restent dans la salle pour voir l’opération, on a du mal à avancer tellement il y a de monde. Le Dr. G se rappelle les temps préhistoriques (il y a 10 ans) où l’on disait que les salles d’opération devaient être aussi silencieuses que des cathédrales et puis aussi ces hygiénistes du crétacé qui disaient que le risque infectieux était proportionnel au nombre de personnes présentes alors que maintenant il est inversement proportionnel au nombre de protocoles concoctés par des spécialistes … des protocoles… des protocolologues à ne pas confondre, bien sûr, avec des proctologues.

Bref le Dr. G rêvassait quand il fut rappelé à l’ordre : cela fait quand même 20 minutes que la patiente dort et ce n’est toujours pas commencé mais l’infirmière anesthésiste n’insista pas car elle était là depuis le début et sa collègue arrivait pour la relayer.  La pauvre était en manque de cigarette et de café.

Le Dr. G dans le brouhaha général essaya de commencer son intervention à 9 h45. Il appuya sur la pédale de l’appareil qui fait BZZ et qui ne fit pas BZZ mais (….). L’instrumentiste expliqua que ce n’était pas ça faute qu’elle n’était là que depuis 5 ans et ne s’était servie de cet appareil que 4 fois…. que de toute façon le Dr. G était le seul à l’utiliser….que le Dr. G2 ne s’en servait pas de la même manière…. que de toute façon l’appareil ne marchait jamais ….que c’était l’équipe de la nuit précédente qui s’en était servie qui avait dû le dérégler….que quand la patiente dors déjà depuis  30’ alors que rien n’est commencé alors là,  on n’insiste pas ! et de toute façon tant qu’on embauchera pas des IBODEs diplômées, brevetées, formées stagées et pouvant récupérer ça se passera comme ça…. Enfin que le Dr. G. était comme les autres un sale type qui méprisait les femmes surtout quand elles n’étaient plus jeunes et jolies (?)…. Le Dr. G regarda l’appareil, ôta ses gants et appuya sur le bouton marqué BZZ, l’appareil fit BZZ… L’intervention commença à 9 H50 pour ce terminer à 10 heures. Les croissants étaient juste arrivés. La salle d’opération se vida à leur odeur.

L’équipe de nettoyage-stérilisation arriva pour appliquer le protocole hygiène B4 avec nettoyage du sol, des appareils, du scialytique … Rinçage, séchage, TVA 15% ça vous fait à la louche 30 minutes.

Sur ces entre-faits le Dr. G apprit que sa 2° patiente n’était pas venue. « Chic » se dit-il imprudemment « je vais pouvoir faire descendre ma 3° patiente directement, avec un peu de chance j’aurai fini à 13 heures ». Malheur ! La 3° patiente, qui était en UCA (unité de chirurgie ambulatoire), était prévue dans la programmation pour 11H30 et n’était convoquée qu’à 10 h55. D’ailleurs l’infirmière avait essayé de la joindre pendant 2 heures la veille au soir avant d’y réussir pour lui annoncer l’horaire. Quand on organise le bloc au millimètre comme du papier à musique ce n’est pas ces chirurgiens qui vont tout changer sur un coup de tête. On envoya le portier voir si la patiente n’était pas en train de chercher une place pour se garer car en milieu de matinée, c’est vrai, ce n’est pas évident.

Le Dr. G se dit qu’après tout lui aussi pourrait prendre un café et un croissant mais les quatorze personnes présentes dans la petite salle de repos ne permettaient plus d’accéder à la table, il essaya bien de s’excuser, mais il y avait tellement de bruit …..

Il remonta dans son bureau fit un peu de courrier et but un café avec les secrétaires.

Vers 11h 30 on l’appela, la patiente allait être endormie, il redescendit au bloc passa devant la chambre des anesthésistes et la cuisine du  bloc où une dizaine de personnes faisaient un break. Dans le sas il croisa 3 personnes habillées comme pour un mariage suivies d’un administratif officiel (le directeur de la cellule marché-matériel-sécurité CMMS de l’hôpital avec des représentant de la maison Toshidon lui expliqua-t-on). Ils essayaient un nouveau superlaser à photons speedoaccélérés pour l’ophtalmologie. Ils n’avaient pas laissé de croissants, mais envisageaient de faire visiter leurs usines en Floride à la Direction. C’est du moins ce que compris de Dr. G en essayant d’enfiler un pantalon de pyjama, coincé entre de Directeur de la CMMS et un représentant de la maison T. qui parlait très fort. Il s’excusa de les déranger.

Il arriva en salle d’opération vers 11h45 l’ambiance s’était un peu relâchée, tout le monde avait faim. La surveillante chef d’anesthésie fit alors son entrée accompagné de la sous-surveillante générale de l’hôpital suivi de quelques personnes qu’elle présenta comme des représentants de la DDAS qui venaient vérifier la conformité des installations anesthésiques. Le chef de service d’anesthésie arriva immédiatement suivi de quelques praticiens. Une IADE réussit malgré tout à passer la sonde d’intubation au jeune interne 1 année qui la passa à l’élève infirmière qui essaya d’intuber. Après quelques tentatives infructueuses, elle la passa à l’interne qui lui-même essaya sans succès, la passant à l’infirmière diplômée qui après quelques tentatives interrompit le PH d’anesthésie dans sa discussion sur l’avenir de l’anesthésie et ses prochaines vacances. Il la mit en place du 1er coup à 12 h 00 confirmant que « chez une patiente de 130 kg avec un tel rétrognatisme c’est sûr que ce n’est pas facile ».

La surveillante chef de l’école d’infirmière entra suivie de la surveillante du bloc, d’un cadre infirmier et d’une élève qui passait sa pratique. Elle réalisa brillamment en 30 minutes un sondage selon le protocole BB3 qui se termina vers 12 H 30. La patiente fut alors confiée à l’interne d’anesthésie qui réalisa sa première infiltration locale péri-ombilicale telle qu’elle avait été décrite le mois précédent dans le Neozelandian Journal of Anesthésia. Il fallut rebadigeonner la patiente car il avait mis ses mains partout. Tout fût prêt vers 13 heures lorsque que le médecin de la DRASS qui aurait voulu assister à l’intervention pour information à titre personnel s’excusa de ne pouvoir rester, mais à cette heure toute sa famille devait s’impatienter à table.

Le Dr. G incisa à 13 h 10 mais à 13h15 l’équipe de l’après-midi arriva. Quatre personnes se mirent immédiatement à parler en même temps donnant à la salle un air de marché provençal incitant peu au travail. À 13 h 30 l’équipe du matin partait et l’on pouvait enfin commencer l’intervention qui se termina vers 13h50. Le Dr. G retourna se changer, passa par la salle de  repos déserte, puis devant la cuisine où restaient quelques tasses de café vide et un cendrier plein. Dans la chambre des anesthésistes, une IADE de garde regardait la télé en fumant une cigarette.

Content et affamé le Dr. G. s’éloignait dans le couloir vers 14 heures quand une instrumentiste le rattrapa en courant : il restait 4 curetages à faire. L’interne aurait pu les faire plus tôt, mais, avec tout le travail de la matinée, on n’avait pas trouvé d’équipe ! 

FIN -

 Casting : Dans le rôle du Dr. G n’importe quel Gynécologue du CME le Parc Colmar.